Orchestre National de Lyon – Auditorium Maurice Ravel : VIIIème Symphonie de Bruckner par Simone Young

Alors que la célébration du bicentenaire de la naissance d’Anton Bruckner commence tout de même à éveiller les consciences en France, l’O.N.L a ouvert le feu par anticipation en octobre dernier, avec la Symphonie N°2 du Maître autrichien, à laquelle Nikolaj Szeps-Znaider rendit pleinement justice. Fort sagement, pour la Symphonie N°8 en ut mineur, il laisse le podium à une baguette garantissant la maturité indispensable afin d’aborder cet ouvrage, à la fois le plus lourd, le plus complexe et le plus vaste du « Ménestrel de Dieu »1. À l’occasion de cette seconde soirée (ce programme fut déjà donné la veille), le public afflue en masse, remplissant presque l’Auditorium, prouvant avec éclat que, consécutivement à la consécration désormais assurée de Mahler, l’ère de la rédemption semble enfin arrivée pour son infortuné mentor !

ONL © Nicolas Auproux 08
ONL © Nicolas Auproux

Qu’on y prenne garde : la présente soirée offre une première absolue localement

Bien saisir l’importance et la teneur du présent concert nécessite un préambule historique.

Après la création triomphale de la Symphonie N°7 en Mi Majeur sous la direction d’Arthur Nikisch, fin 1884 à Leipzig, la renommée d’Anton Bruckner s’accroît en Europe. Conforté par cette tardive reconnaissance, notre compositeur sexagénaire achève au cours de l’été 1887 sa Symphonie N°8 en ut mineur. Enthousiaste, il la soumet bientôt au grand chef wagnérien Hermann Levi2. Or, décontenancé par la complexité du contenu et par ses dimensions, Levi rétorque qu’il ne se sent pas en mesure de la diriger. Bouleversé par ce refus, Bruckner perd deux années à remanier sa partition, aboutissant à une nouvelle mouture, créée seulement le 18 décembre 1892 au Musikverein, par les Wiener Philharmoniker sous la baguette de Hans Richter3. En dépit des nombreux remaniements d’autres compositions, ce fut la seule fois où Bruckner composa puis révisa, dans la foulée, une de ses œuvres. Dédiée à l’Empereur François-Joseph de Habsbourg, elle symbolisera le couronnement du genre au XIXème siècle, Harry Halbreich n’hésitant pas à la dénommer « La symphonie des symphonies ».

Sauf erreur, ce monument n’a connu jusqu’ici que deux exécutions à Lyon, la dernière remontant à près de deux décennies. Mais attention, qu’on y prenne garde ! La présente soirée offre néanmoins une première absolue localement : celle de la mouture initiale de l’œuvre. Révélée au disque en 1983 par Eliahu Inbal pour Teldec, puis par Georg Tintner en 1996 chez Naxos, cette Urfaßung fut ensuite gravée seulement en 2008 par Madame Simone Young qui, à l’instar de ses deux augustes devanciers, choisit systématiquement les jets initiaux des autres symphonies de Bruckner pour son intégrale, sous label Oehms Classics. De ce choix, nous lui saurons toujours un gré infini, tant il participa à la juste réévaluation d’une mouture sottement dénigrée par des plumitifs dénués de scrupules autant que d’une vraie connaissance du terrain.

© Klaus Lefebvre

Simone Young s’implique de bout en bout à 100%

Grandement appréciée à Lyon, Simone Young a quasiment toujours comblé les attentes du musicologue et du critique. Hantant nos souvenirs, ses interprétations en forme d’explorations fructueuses chez Respighi, Mahler, Bruckner ou Verdi ne peuvent laisser indifférent ! Optant ce soir pour l’édition Leopold Nowak publiée en 1872, la Maestra australienne s’implique de bout en bout à 100%. L’Allegro moderato initial [14’55’’] se situe dans la moyenne question durée. Chaque pupitre des cordes bénéficie d’une définition nette, aux contours parfaitement dessinés. La fermeté s’impose telle une priorité. Visuellement, les archets s’investissent à fond. Pas question de jouer à l’économie ! Si les vents – bois comme cuivres – semblent moins individués initialement, ils gagnent en ce sens au fil du propos. L’Accelerando s’avère exemplaire d’exactitude, sans sombrer dans le travers du crescendo machinal auquel cèdent, hélas, si souvent les orchestres peu familiers de ce répertoire. Si l’on a ouï mieux question mystère, le volume sonore ample et généreux dérange aussi quelques oreilles fragiles. Pas votre serviteur, même si un dosage optimal reste réalisable par rapport au cubage de la salle.

Jamais Bruckner ne rata un scherzo. Ici, Young se montre infaillible en précision pour les indications d’entrées ou d’attaques, sachant maintenir une inexorable tension sur la durée [13’50’’]. Les bois – spécialement l’ineffable hautbois solo de Clarisse Moreau – et cors font merveille dans la section Trio, où ils chatoient, rejoints par la flûte solo bucolique de Jocelyn Aubrun. Le da capo du Scherzo se révèle supérieur à son exposition initiale, profitant d’une restitution encore plus soignée, jusque dans les pizzicatos sublimant la rusticité danubienne.

Triomphe général pour une phalange plus que méritante et une Simone Young radieuse !

Dans ce parcours herculéen, le pire des pièges se situe dans l’ample Adagio, lorsque les maîtres d’œuvre s’adonnent à… une séance de relaxation inopportune (NB : travers maintes fois constaté !). Young ne sombre dans rien de tel ici, gagnant même plus d’une minute sur son enregistrement [26’30’’ contre 27’44’’], respectant à la lettre l’indication : « Feierlich langsam, doch nicht schleppend » (« Solennellement lent, mais sans traîner »). Une authentique sensibilité affleure alors dans cette interprétation jusqu’ici un peu uniformément conquérante, conduisant l’auditoire dans une pure sphère émotionnelle. Les trois harpes y contribuent autant que les quatre très dignes Tuben, ou l’émouvante petite harmonie dans son ensemble, alliée à des cordes graves d’une fière saillance. Menés par Jennifer Gilbert et Jacques-Yves Rousseau, les violons ne sont certes pas en reste, conduisant une captivante ascension vers les cimes de la Haute-Autriche. Par cet abandon à la durée suprêmement contrôlée, la vision de Simone Young se situe dans un monde d’hier façon Stefan Zweig mais versant optimiste, au climat lénifiant, lumineux même si inéluctablement crépusculaire.

Nous en étions convaincus d’avance : une telle Kapellmeisterin n’allait pas rater le Finale [22’05’’]. Pétrissant avec ardeur la pâte phonique dès les mesures princeps, elle nous cloue sur nos sièges, suscitant un effet physique irrépressible. Entre inquiétude et euphorie, la prophétie d’un effondrement civilisationnel imminent – qui s’intensifiera dans la mouture définitive créée en 1892 – se dissipe ici au profit d’une luminescente cathédrale fantastique façon Schinkel, irradiant l’optimisme. Frisson garanti ! Ciselé jusqu’au perfectionnisme (Young va jusqu’à battre toutes les subdivisions dans cette phénoménale polyphonie !), le thème cyclique primordial semble enchâssé au centre d’un gigantesque retable. Éprouvés mais tenant ferme et bon, exemplaires en vaillance, trombones et tuba participent activement au soutien d’une montée vers l’apogée, où des timbales impeccables les rejoignent pour nous conduire – au terme d’un parcours accompli en 77’20’’ – à un indéniable état de choc.

Triomphe général pour une phalange plus que méritante et une Simone Young radieuse ! Cela nous amène à exprimer plus qu’un souhait : outre qu’au moins deux autres partitions brucknériennes s’imposent dans la programmation de l’automne 2024 (le compositeur est né un 4 septembre), prévoir une de ses symphonies pour chacune des saisons futures ne constituerait pas un luxe superflu mais une authentique nécessité.

Patrick FAVRE-TISSOT-BONVOISIN
17 Février 2024

1 Expression utilisée par Franz Liszt pour qualifier Anton Bruckner, comme lui tout épris de spiritualité.

2 Qui assura au Festspielhaus de Bayreuth en 1882 la création du Parsifal de Wagner, à laquelle assista Bruckner.

3 Autre éminent chef wagnérien, qui dirigea le premier Anneau du Niebelung intégral, à Bayreuth en 1876.

 

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