LES RETRANSMISSIONS TÉLÉVISÉES DE BAYREUTH : UNE TÂCHE COMPLEXE

L’audiovisuel domine tout, aujourd’hui. Il est donc logique qu’il montre – à sa manière – certains des grands spectacles lyriques auxquels nous assistons in situ. Je me souviens de la retransmission en noir et blanc de Pelléas et Mélisande depuis le Festival d’Aix-en-Provence 1966. C’était la nuit des temps. Je me rappelle aussi de fragments des actualités télévisées, montrant Tristan et Isolde à Bayreuth, donné avec Birgit Nilsson et Wolfgang Windgassen. La mise en scène était signée Wieland Wagner. C’était nettement moins la nuit des temps. Wieland Wagner avait fait insérer en 1956 une clause audiovisuelle dans les contrats d’engagement des chanteurs et des chefs d’orchestre invités à Bayreuth.1 Comme il était habité par un perfectionnisme hors du commun, il s’opposa néanmoins – de manière contradictoire – aux retransmissions intégrales.

Retransmettre depuis la « verte colline » est, plus que dans d’autres lieux, une entreprise complexe. Les ingénieurs du son doivent composer avec une acoustique unique au monde et une compression symphonique sans équivalent ailleurs. S’y ajoutent une projection des voix tout aussi singulière, une floraison de consonnes liées aux règles draconiennes de la déclamation allemande et la présence de cinq souffleurs. En cette année 2023, certains tabous sont brisés. Un langage visuel nouveau est créé. On voit ainsi, au pupitre de Parsifal retransmis grâce à la télévision publique allemande, le chef espagnol Pablo Heras-Casado (*1977) en polo. Il se changera, le moment venu, afin de venir saluer sur scène. Pour sa part – dès 1976 – Pierre Boulez dirigeait en chemisette. Et pour cause. Le public ne voit ni l’orchestre ni le chef, ni la chaise historique sur laquelle il est assis. Wagner en personne l’occupa.

Les éclairagistes n’ont pas – non plus – la tâche aisée. Il importe de combiner les impératifs de la télévision avec des systèmes d’éclairage scénique devenus particulièrement complexes. On le constate en regardant Parsifal dans la vision de l’Américain Jay Scheib (*1969), production dont une partie des spectateurs a suivi le déroulement en mettant des lunettes à réalité augmentée. Mais la télévision n’a pas tenté de restituer la vision résultant de l’utilisation de celles-ci. Tant les metteurs en scène que les réalisateurs de la version télévisée sont aussi confrontés à la durée exceptionnelle des ouvrages wagnériens et à la consistance des pages symphoniques pures qu’ils contiennent. Que montrer durant le voyage de Siegfried sur le Rhin ? Que faire à l’image tandis que se déroule le sublime prélude du premier acte de Parsifal ? Montrer le rideau gris du Festspielhaus ? Non. Jay Scheib, le metteur en scène du cru 2023, présente alors Gurnemanz tenté par la concupiscence, se livrant à l’étreinte d’une femme et tombant ensuite dans la culpabilité. Comme on s’en doute, une pareille approche s’avère idéale pour le réalisateur de la retransmission de Parsifal.

Les moyens techniques actuels – notamment en matière de montage et de caméras – permettent de se livrer à un travail d’un raffinement rare. Une fois le découpage effectué, une activité relevant du travail de titan, on dispose de diverses caméras dotées d’une technologie de pointe. On utilise aussi des drones. L’un d’eux capte, pour le Parsifal 2023, depuis les dessus de la scène vers le sol de celle-ci. En outre, Jay Scheib a eu recours – durant le premier tableau de l’acte initial de Parsifal – à des projections en vidéo. Dès lors, le réalisateur de la version télévisée s’amuse à créer un singulier jeu de miroirs. On sort des schémas convenus, montrés sur Arte en 2005 lors de la diffusion d’un film voué à l’histoire des spectacles bayreuthiens.2 Ces schémas passaient par un jeu théâtral souvent maigre de la part des chanteurs.

De nos jours, plusieurs chanteurs montrent des capacités scéniques remarquables. Je songe au baryton islandais Olafur Sigurdarson (*1972), impressionnant Alberich du Ring de Valentin Schwarz (*1989), retransmis à la télévision en 2022, l’année de sa première présentation publique. Je pense également à Georg Zeppenfeld (*1970), le Gurnemanz 2023 de Bayreuth. Son talent d’acteur, ses regards exceptionnels avaient déjà fait de lui le pilier de la retransmission sur Arte du dernier ouvrage de Wagner en 2021, et ce à l’Opéra d’État de Vienne dans la production signée Kyrill Serebrennikov (*1969). Zeppenfeld tournera-t-il un jour pour le cinéma ? On ne saurait l’exclure. Les gros plans le montrant sont une délectation. Presqu’au même titre que ceux présentant la Kundry de la Lettone Elina Garanča (*1976), également fort à l’aise parmi les exigences contemporaines en matière de théâtre musical.

Deux esthétiques scéniques opposées : Josef von Manowarda (1890-1942), le Gurnemanz de Bayreuth 1934 © Collection Philippe Olivier et Georg Zeppenfeld, le Gurnemanz de Bayreuth 2023 © Enrico Nawrath.

Rienzi, ouvrage de jeunesse ayant ouvert à Wagner les portes d’un début de célébrité, entrera en 2026 au répertoire de Bayreuth. Sa retransmission télévisée suscitera une problématique d’un autre type. Comment montrer à l’écran une œuvre relevant de la tradition du grand opéra à la française ? D’ici là, il sera loisible de voir et revoir – chez soi en toute saison – plusieurs productions bayreuthiennes, de chercher à comprendre, de procéder à des comparaisons. Mais il n’y a pas, en l’espèce, de vérité absolue. Je fréquente la petite ville de Haute-Franconie depuis quarante-sept ans. J’y ai vu neuf productions distinctes du Ring. J’y ai appris le relativisme, la prudence. « A-t-on oublié que la production Chéreau, devenue culte dans l’intervalle [nous séparant de 1976], fut en son temps l’objet de polémiques violentes entre […] les chercheurs, les idéologues […] du wagnérisme, les spectateurs [et] les chanteurs qui prenaient publiquement parti contre la production à laquelle ils participaient ? »3

En tout cas, je comprends pourquoi Valentin Schwarz fait réapparaître le Wanderer durant la scène finale de Siegfried. S’il est devenu un personnage muet, il n’en est pas moins le responsable de la catastrophe finale à venir. La télévision renforce cette dimension, tout au long d’une saga durant seize heures.

Dr. Philippe Olivier

4 août 2023

***

1 Philippe Olivier : Der Ring des Nibelungen in Bayreuth von den Anfängen bis heute, préface de Wolfgang Wagner, Schott, Mayence, 2007, p. 116.

2 Ce documentaire est intitulé Leuchtende Liebe, lachender Tod. Ses maîtres d‘œuvre sont Oliver Becker (*1967) et l’auteur de la présente contribution. Le même documentaire fut doté d’un budget de production de 550. 000 € en raison de la complexité de reconstitution en studio de quelques extraits de spectacles montrés à Bayreuth entre 1876 et 1942.

3Guy Cherqui et David Verdier : Castorf – Wagner – Der Ring des Nibelungen – Bayreuth 2013-2017, Éditions La Pommerie, Lachaud, 2019, p. 97.

Illustrations :

Deux esthétiques scéniques opposées : Josef von Manowarda (1890-1942), le Gurnemanz de Bayreuth 1934 © Collection Philippe Olivier et Georg Zeppenfeld, le Gurnemanz de Bayreuth 2023 © Enrico Nawrath.

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