Il est des soirées qui, sans recourir aux fastes d’une production lyrique complète, parviennent à restituer l’essence même de l’opéra : le récit, l’incarnation, la musique et la mémoire.
Tel fut le pari, pleinement réussi, du Cercle Richard Wagner Rive Droite Nice sous la houlette de son dynamique Président Yves Courmes en consacrant une séquence originale à Giuseppe Verdi, conçue en la la forme d’une « interview-concert » aussi érudite que théâtrale, sous les ors de l’Opéra de Nice.

Le dispositif, d’une élégante simplicité, reposait sur une idée forte : faire parler Verdi lui-même. Ou plutôt le faire renaître le temps d’une soirée, assis à son bureau jonché de partitions, sous les traits d’Alain Duault. L’écrivain, homme de radio et de télévision, réalisateur et fin connaisseur du répertoire lyrique, avait endossé les traits et le costume du compositeur avec une justesse qui dépassait la simple imitation. Il ne s’agissait pas d’un jeu, mais d’une véritable incarnation, nourrie d’une connaissance intime de l’homme et de l’œuvre.

Face à lui, dans un rôle d’intervieweuse faussement candide mais en réalité finement documentée, Catherine Duault menait l’entretien avec charme et pertinence conférant à l’ensemble une véritable dynamique dramaturgique.

L’interview d’un Verdi intime et dramaturge
Au fil de cet échange, c’est toute la trajectoire de Giuseppe Verdi qui se déployait, depuis ses débuts marqués par les épreuves personnelles – la mort de ses enfants et de sa femme, l’échec initial d’Un giorno di regno – jusqu’à l’affirmation progressive d’un style et d’une voix profondément italienne.
L’entretien ne se contentait pas de retracer les grandes étapes biographiques. Il faisait surgir un Verdi profondément humain, traversé de doutes, d’élans, de colères aussi. Un Verdi engagé, dont la musique épouse les aspirations d’un peuple en quête d’unité, dans le contexte du Risorgimento. Le célèbre « Va, pensiero », évoqué avec émotion, prenait ainsi toute sa dimension politique et symbolique.
Mais c’est aussi le Verdi dramaturge qui apparaissait, soucieux de vérité théâtrale, et à ce titre souhaitant rompre avec ses prédécesseurs belcantistes, un compositeur obsédé par la cohérence des personnages, la force du drame, la violence des passions et constamment en quête d’une fusion entre texte et musique.
Les œuvres majeures – Rigoletto, Il Trovatore, La Traviata – puis les grands opéras de la maturité comme La Force du destin jalonnaient le propos, non comme un simple catalogue, mais comme autant d’étapes d’une évolution artistique.

Un programme musical servi par des chanteurs de qualité et une remarquable pianiste et chef de chant
Le programme avait été intelligemment conçu comme un parcours à travers les différentes facettes du théâtre verdien, mêlant pages célèbres et incursions plus rares. Il était servi par un quintette de chanteurs de qualité admirablement accompagné au piano par la remarquable pianiste et chef de chant Kira Parfeevets

Les Vêpres siciliennes : « O tu Palermo » Jean-Christophe Fillol (basse)
La Traviata : « Dite alla giovine »: Cécile Lo Bianco (soprano), Thibaut Desplantes (baryton), « Addio del passato » : Cécile Lo Bianco (soprano)
Le Trouvère : « Di geloso amor » : Rino Matafu (ténor), Lea Bianco Chinto (soprano), Thibaut Desplantes (baryton)
Rigoletto : « La donna è mobile » Rino Matafu (ténor), « Cortigiani, vil razza dannata : Thibaut Desplantes (baryton), « Sì, vendetta »: Thibaut Desplantes (baryton), Cécile Lo Bianco (soprano),
La Force du destin : « Pace, pace mio Dio » Lea Bianco Chinto (soprano), « La vita è inferno… O tu che in seno agli angeli » Rino Matafu (ténor)
Oberto « L’orror del tradimento » Jean-Christophe Fillol (basse)
Nabucco « Va, pensiero » (chœur, enregistrement)

Un hommage vibrant et incarné doublé d’une parfaite coordination
En définitive, cette soirée – ouverte gratuitement aux spectateurs ainsi qu’au jeune public dans une salle copieusement remplie – aura su éviter l’écueil de l’hommage figé pour proposer une véritable expérience de théâtre musical. En donnant chair à Verdi, Alain Duault ne s’est pas contenté de le raconter : il l’a fait entendre, penser, ressentir.
Dans un paysage culturel où les formats hybrides se multiplient, cette proposition, outre son originalité, se distingue par son intelligence et sa sincérité. Elle rappelle, avec une simplicité désarmante, que l’opéra est d’abord une affaire d’hommes, de passions et de voix même lorsqu’elles prennent, le temps d’une soirée, le détour du théâtre parlé.
Enfin, la réussite de cette « interview–spectacle » doit énormément à celui qui en fut le maître d’œuvre organisationnel et technique : Pascal Terrien. À lui reviennent non seulement le choix judicieux des chanteurs et leur parfaite coordination, mais aussi toute la préparation technique du spectacle, depuis la supervision du son et des lumières jusqu’à la régie générale. Il a su mener cet ensemble avec une indéniable maestria et un professionnalisme exemplaire, qui appellent de vives félicitations.
Opéra de Nice
17 avril 2019
Réalisation : Cercle Richard Wagner Rive Droite Nice https://cerclerichardwagner-rivedroite.com/fr/
