PÈLERINAGES DANS LES DÉCORS DE  PARSIFAL : VILLA RUFOLO (RAVELLO)

 

©Luc-Henri Roger

 

 

Retour à la côte amalfitaine de notre ami Luc-Henri ROGER  avec en couronnement des visites, quelques heures passées dans le jardin en terrasses de la villa Rufolo, qui enthousiasma et inspira Wagner pour les décors du jardin magique de Klingsor du deuxième acte de Parsifal. En voici un reportage photos, et un texte journalistique de Gabriel Faure daté de 1930.

 

 

©Luc-Henri Roger

 

PÈLERINAGES DANS LES DÉCORS DE  PARSIFAL

Extrait d’un article de Gabriel Faure publié dans Le Temps du 20 juin 1930

On a beau avoir accompli d’innombrables pèlerinages aux lieux où vécurent les plus grands artistes et les plus aimés des écrivains, il est bien difficile de rester insensible à certaines rencontres. Et beaucoup, de par le monde, comprendront mon émotion lorsque, à Ravello, je me suis trouvé brusquement devant le jardin de Parsifal. C’est, en effet, dans le palais que Richard Wagner, il y a exactement un demi-siècle, le 2 mai 1880 [en fait le 26 mai], découvrit le jardin magique de Klingsor.

 

 

 

©Luc-Henri Roger

 

 

Il était accompagné de sa femme et du peintre Joukowsky, avec lequel il cherchait, pour sa nouvelle et dernière œuvre, un décor digne d’elle. Jusqu’ici ses rêves étaient plus beaux que la réalité. Devant ces verdures sombres et fleuries, il poussa un cri de joie. En quittant le palais, il écrivit sur le registre qu’on lui présenta : « Klingsor’s Zaubergarten ist gefunden ».

Les terrasses Rufolo sont certainement parmi les plus belles de la terre. Les rives méditerranéennes, qui étagent tant de jardins illustres au bord de leurs flots bleus, n’en comptent pas d’aussi merveilleux. Ils offrent toute la luxuriance végétale des campagnes napolitaines, dans une incomparable situation qui, à trois cents mètres au-dessus d’Amalfi, unit la grandeur tourmentée de la montagne à la sérénité de la mer. Ils ont de plus tout ce que l’Italie sait mêler d’histoire et d’art à la splendeur de la nature. De tels décors expliquent certains délires. Quand Sara, dans Axel [Axël, drame en prose de Villiers de l’Isle-Adam], a énuméré toutes les joies possibles sur la terre, c’est à la terre latine qu’elle s’arrête : « Laissons-nous d’abord aller vers l’Italie, vers ses ruines de marbre et de flamme, vers ses golfes illuminés ».

 

 

©Luc-Henri Roger

 

 

Avait-elle trente mille habitants et quinze églises, cette Ravello presque déserte aujourd’hui, où les voitures ne peuvent circuler dans ses rues étroites, bordées de murs crénelés et de maisons aux portes flanquées de colonnettes antiques ?  Que m’importe ! Ce ne sont pas ses restes de l’art normand, ni sa vieille cathédrale, ni même les vues grandioses dont elle jouit sur le golfe de Salerne qui m’amenèrent à Ravello. J’ai voulu voir le palais Rufolo et, ici encore, que me font les souvenirs du pape Adrien IV, de Charles d’Anjou et de Robert le Sage, qui l’habitèrent ? J’admire au passage la belle cour carrée, sorte de patio à deux étages, dans un décor oriental auquel de grandes fougères australiennes donnent je ne sais quel charme exotique. Mais je regarde distraitement, ne songeant qu’à Wagner. Ai-je trop subi, moi aussi, les maléfices de Klingsor ? Qui a goûté aux philtres du magicien germanique en reste intoxiqué pour la vie.

Ce qu’il est très curieux de noter, c’est que Wagner, après Gœthe, a éprouvé le besoin de l’Italie pour mener à bien son chef-d’œuvre. Comme l’auteur d’Iphigénie, sentant que la jeune Grecque, « l’enfant de ses douleurs », ne s’éveillerait que de l’autre côté des Alpes, l’auteur de Parsifal a compris que l’Italie seule lui permettrait d’achever l’ouvrage immortel qu’il entendait laisser aux hommes avant de les quitter. Il y a, certes, bien longtemps qu’il songe à ce drame sacré où il mettra le meilleur de lui ; mais, pour en écrire le poème et la musique, pour en imaginer le cadre, il lui faut la Méditerranée, sa lumière, ses parfums, ses exaltants souvenirs ; il lui faut la mer dont le murmure berça les premières civilisations, la mer au bord de laquelle naquirent les deux plus nobles cultes sortis du cerveau de l’homme, ceux de la Raison et de la Pitié.

Déjà, en 1876, il était venu à Sorrente; il logeait à l’hôtel Victoria, tandis que Nietzsche habitait la villa Rufinacci. C’est là que les deux anciens amis se rencontrèrent une dernière fois ; le musicien essaya vainement de reconquérir le philosophe, lui parlant de son œuvre prochaine qu’il appelait « les derniers versets de son évangile » et qui devait être non seulement la suprême expression de son art, mais un acte de foi.

En 1879, Wagner revient à Naples et y travaille fiévreusement à Parsifal. Il est mal portant et le sait ; ses crises deviennent plus fréquentes et plus aiguës. Il passe tout l’hiver sur les rives tyrrhéniennes et achève les deux premiers actes. Au printemps, il visite les environs, avec le peintre Joukowsky, à la recherche des décors. Il habite quinze jours l’hôtel de la Luna, à Amalfi, où un autre homme du Nord, attiré lui aussi par les terres de lumière, écrirait, à la même époque, Maison de poupée. D’Amalfi, Wagner vint deux fois à Ravello. Le vieux gardien qui me fait visiter le jardin Rufolo se rappelle très bien le musicien et sa femme, qu’il servit à l’hôtel de la Luna, où il était alors employé.

Les légendes qui couraient à Ravello au sujet de trésors enfouis par des seigneurs partis pour la croisade, et aussi la vieille histoire d’un enfant, assassiné par trois jeunes gens pour procurer du sang vierge à un sorcier, impressionnèrent fort Wagner qui, d’après Mauclair, eut alors l’idée d’unir la tour magique de Klingsor au radieux jardin des Filles-fleurs. Comment, en tout cas, errer désormais dans ces allées, sans entendre les voix mollement enlacées des tentatrices de Parsifal? […]

 

Reportage de Luc-Henri Roger :

 

Photos du premier festival wagnérien de Ravello en mai 1932 :

©Luc-Henri Roger

 

 

Affiches wagnériennes du festival de Ravello
quelques photos du site

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