VICTORIA HALL / ORCHESTRE DE LA SUISSE ROMANDE / MYUNG-WHUN CHUNG / VERDI

« L’adversité est la pierre de touche de l’âme, car elle révèle sa force. » (Alessandro Manzoni)

La Messa di Requiem, créée en 1874, composée en mémoire du poète et écrivain Alessandro Manzoni, que Verdi admirait profondément, est, c’est un truisme, un morceau de bravoure du répertoire, célèbre pour sa puissante expressivité émotionnelle et sa profondeur dramatique, souvent comparée à celle des opéras du maître de Busseto. L’interprétation donnée ce soir au Victoria Hall est à marquer d’une pierre blanche, tant par l’excellence musicale que par la hauteur de vue et l’émotion dégagée par l’ensemble des artistes, visiblement en état de grâce.

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©MAGALI DOUGADOS_OSR

Le solo de violoncelle, pianissimo, donne le ton du poignant Requiem e Kyrie, un début qui rappelle l’ Inachevée de Schubert, comme une préfiguration des tragédies à venir : nous sommes dans la déploration de la perte d’un grand homme, mais bien entendu, la musique touche à l’universel, ce que nous dit dès les premières mesures le chef Myung-Whun Chung, sobre, concentré, dirigeant sans partition. Ce début tout en nuances sert de prélude à l’entrée du Coro dell’Accademia di Santa Cecilia, impeccable de la première à la dernière mesure, remarquablement homogène, qui, avec une maîtrise impressionnante, donne aussi le ton de la soirée : entre subtilité élégiaque, pudique et grand spectacle tonitruant. Le plateau vocal, de très haute tenue, a rapidement pris la relève, surprenant l’auditoire par son homogénéité. Les solistes, à travers leur puissante interprétation du Kyrie, ont su mettre en place un cadre dramatique et théâtral, souligné par un spectaculaire Dies Irae à faire sursauter l’auditoire (un percussionniste déchaîné !). Chauffé à blanc, l’Orchestre de la Suisse Romande, avec un sens aigu des détails et de l’ italianità, a contribué à cette ambiance théâtrale, sous la baguette tendue et nerveuse du maestro. Les trompettes, stratégiquement disposées près de l’orgue, ont renforcé cette impression d’une tempête dantesque, lorgnant vers les embruns chypriotes d’Otello, tout en soulignant les tsunamis ravageurs de notre tragique histoire. Repris en leitmotiv tout au long de l’œuvre, ce Dies Irae constitue le point culminant du Requiem, l’une des plus dramatiques et théâtrales de la messe, qui utilise un large éventail de dynamiques et de textures orchestrales pour évoquer le Jugement dernier. Le chœur et l’orchestre interagissent avec une énergie presque palpable, en soulignant la puissance et la fureur divine évoquée par le texte. Les frappes des timbales et les éclats des cuivres accentuent ce sentiment d’urgence et de terreur sacrée, faisant de ce passage un moment inoubliable de la représentation. Tétanisant et titanesque !

Nous ne pouvons que rendre hommage à la performance vocale des solistes, tous dignes des plus grands éloges : Ekaterina Semenchuk, déjà souveraine dans les Gurrelieder à Amsterdam en février dernier1, expressive, d’une technique parfaite, excelle dans un Liber scriptus et un Quid sum miser d’une belle sobriété ; Dmitry Belosselskiy (basse) dans le Tuba mirum, notamment dans les passages pianissimo, est souverain, alliant souplesse et puissance, profondeur et souplesse, tout en affirmant le caractère profondément théâtral de l’œuvre. Le Confutatis, suivi par une reprise du Dies Irae, démontre une maîtrise orchestrale qui rappelle par moments la puissance narrative de La Force du Destin. L’orchestre, galvanisé, tisse une atmosphère encore plus poétique dans un Lacrymosa émouvant, dont les échos lyriques peuvent faire penser aux grandes œuvres de Verdi telles que Nabucco et La Traviata. L’expression lyrique atteint ici une intensité particulière, palpable, et touche directement le cœur de l’auditoire.

L’ Offertorio présente un contraste, avec une section de cordes dont l’intonation peut sembler légèrement incertaine au départ. Cependant, le passage divin de la soprano Zarina Abaeva, accompagnée par un solo de violon (Petteri Iivonen, premier violon de l’Opéra de Paris, très fin, virtuose), transforme rapidement ce début en un moment d’une beauté lyrique confondante, culminant avec un Hostias exécuté de manière magistrale. René Barbera, ténor, qui n’est pas sans rappeler un Carlo Bergonzi, a su offrir à cet instant précis un moment de grâce, soutenu par des violons miraculeux. Dans l’ Agnus Dei, Zarina Abaeva démontre une fois de plus sa technicité irréprochable, un contrôle vocal impressionnant qui enrichit ce moment de grande amplitude. La solennité de son interprétation, alliée à une direction musicale imprégnée de ferveur, culmine dans un doux passage des violons, empreint d’une qualité presque céleste. Le Lux Aeterna introduit des sonorités mystiques, diaphanes, d’une sonorité étonnamment parsifalienne : sans conteste, l’un des plus beaux moments de la soirée. Le Libera me, véritable morceau d’anthologie autant que de bravoure pour Zarina Abaeva, lui offre l’opportunité de déployer toute l’étendue de ses capacités vocales, avec une dramatisation puissante et des bassons qui apportent une touche narquoise très appréciable. La soprano, évoquant à la fois Desdemone et Violetta, nous gratifie d’une performance spectaculaire, qui navigue avec aisance dans les registres graves tout en affichant une amplitude vocale stupéfiante. Ce mélange de maîtrise technique et d’expressivité émotionnelle confirme son immense talent et contribue à faire de cette interprétation du Requiem une réussite totale.

L’interprétation de cette Missa da Requiem de Verdi entendue ce soir au Victoria Hall peut sans conteste être qualifiée de l’une des plus puissantes jamais réalisées ces dernières années : une soirée grandiose, faite de tragique et d’émotion subtile, distillant le drame le plus coloré comme le recueillement le plus pudique, deux extrêmes authentiquement verdiens. Sans verser dans un excès de superlatifs, il sera juste de dire que certains moments nous ont véritablement coupé le souffle, dans une déferlante mêlant la poésie la plus délicate au poids tragique de la vie. Ce Requiem genevois restera longtemps gravé dans les mémoires.

Philippe Rosset

1er mai 2024

1 https://resonances-lyriques.org/orchestre-royal-du-concertgebouw-damsterdam-riccardo-chailly-schonberg/

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